mercredi 8 juin 2011

Haïti/Début présidence Martelly/Entrevue du Professeur Gérard Bissainthe

Source: Présence haïtienne, revue haïtienne fondée à New York par Gérard Bissainthe en 1970.

Date: 1er juin 2011


Présence Haïtienne (1)
Professeur Bissainthe, cela fait très longtemps que vous n’êtes pas intervenu sur le Web. Vous vous retirez sous votre tente? Vous prenez du recul?


Gérard Bissainthe
Je me suis seulement imposé un temps de silence depuis le résultat des élections.


Présence Haïtienne
Ces élections ont donc été si importantes?


Gérard Bissainthe
Oui importantes surtout par le sens qu’elles ont en elles-mêmes. Depuis 1994, en effet, ce qui a été au pouvoir en Haïti c’est ce que beaucoup appellent la Gauche et que je préfère appeler la Gogauche. Pour la première fois depuis ces élections c’est un citoyen lambda, sans appartenance idéologique qui tient les rênes du pays. Cela constitue un changement qualitatif dans notre politique haïtienne. La Gogauche est morte.


Présence Haïtienne
Qui l’a mise à mort? Le nouveau président?


Gérard Bissainthe
Selon les apparences oui. Mais c’est plus profond que cela. D’ailleurs le nouveau président n’a pas livré une guerre ouverte à la Gogauche et son but n’a pas du tout été de la détruire. Disons qu’à la faveur des circonstances il a pris le navire à l’abordage.


Présence Haïtienne
Un coup d’Etat?


Gérard Bissainthe
Pour qu’il y ait coup d’Etat il faut qu’il y ait Etat. Comme depuis longtemps Haïti est sous tutelle, l’Etat dans ce pays est devenu une fiction juridique. Dans le “mangé-chin”, le “lucha libre” électoral auquel nous assistions depuis plusieurs mois le nouveau président s’était montré le plus “bandit” et il l’a emporté.


Présence Haïtienne
Ça vous satisfait?


Gérard Bissainthe
Satisfait serait un bien grand mot. Je ne suis pas masochiste.
Leu ou pa gain maman ou tété gran’n.
Il faut faire avec. Mais sans se bercer d’illusions.


Présence Haïtienne
Vous aviez écrit des choses très positives sur le candidat Sweet Micky devenu aujourd’hui président.


Gérard Bissainthe
Je les assume aujourd’hui encore. Il avait et a beaucoup d’atouts.
Le premier pour moi est qu’il a toujours été pour l’Armée indigène, à la différence de tous les soussous commandités de la Gogauche.
De plus, il parlait et parle beaucoup de langues:
1.- Il parlait et parle très correctement notre “parler haïtien existentiel” qui est un mélange pendulaire et ondulatoire de créole et de français: en effet, dans le même discours, le même paragraphe ou parfois la même phrase l’Haïtien normal passe constamment de l’un à l’autre sans aucun complexe et sans état d’âme. D’où l’absurdité de deux orthographes, l’une pour le français, l’autre pour le créole, alors qu’il s’agit de la même langue existentielle. Seuls les linguistes se forcent à parler et veulent imposer un créole prétendument intégral, mais qui est factice, ennuyeux, cabalistique, casse-pied et qu’ils prétendent originaire de Trou-lou-cou-cou.
2.- Il parlait et parle l’anglais qui est aujourd’hui la langue dominante dans le monde, y compris en France.
3.- Il parle sans doute l’espagnol
4.- Il parle la langue dite verte où les gros mots abondent et dans laquelle en France un Rabelais, grand humaniste, était passé maître.


Présence Haïtienne
Cette langue verte ne vous choque pas


Gérard Bissainthe
Si dans ma jeunesse j’avais utilisé le centième du langage pré-électoral et électoral de Sweet Micky devant ma mère, j’aurais reçu d’elle une “kal” magistrale dont j’aurais gardé un souvenir cuisant et éternel. Mais ma sainte mère est certainement aujourd’hui au ciel et nous sommes sur terre.
Il n’y a qu’une langue que ce candidat ne parlait pas, c’était la langue de bois.
Il était ouvert à tous, ne cherchant pas à faire l’ange pour aboutir à faire la bête. Bref l’antithèse de la Gogauche.


Présence Haïtienne
Ne craignez-vous pas qu’on dise demain que c’est vous qui l’avez dédouané.


Gérard Bissainthe
Avait-il besoin d’être dédouané? Après les élections de 1988, un jeune journaliste talentueux m’avait une fois interpelé bruyamment en public en ces termes: “Bissainthe, ça ou fait a pas bon. Sé ou qui dédouané Manigat.” J’avais effectivement, après son élection très controversée, demandé haut et clair, urbi et orbi qu’on se rallie à Manigat. Si on me reproche des dédouanages et qu’en réalité je mérite ces reproches, je les assume.


Présence Haïtienne
Mais qu’est-ce qui a changé avec la nouvelle présidence?


Gérard Bissainthe
Deux principes fondamentaux sont maintenant réellement acquis:
1.- le retour de l’armée indigène en lieu et place de l’armée étrangère (la Minustah), ainsi que l’exige l’essence même de la nation haïtienne définie à la proclamation de son indépendance en 1804 comme une nation libre et souveraine, ce qui implique que sur le territoire de la République d’Haïti la possession et l’usage de la forcée armée est un privilège exclusif des Haïtiens et de leurs représentants. Toute force armée étrangère, quelle qu’elle soit, sur le territoire d’Haïti est illégale et constitue un viol de la souveraineté nationale.
2.- Le reconnaissance de l’irrévocabilité, de l’indestructibilité naturelles en quelque sorte de la citoyenneté haïtienne d’origine qui résiste à toute citoyenneté secondaire obtenue par naturalisation, sauf en cas de renonciation explicite et formelle à cette citoyenneté haïtienne d’origine.


Présence Haïtienne
D’autres candidats acceptaient aussi ces principes.


Gérard Bissainthe
Mais seulement du bout des lèvres. Il était le seul des candidats à s’être trouvé dans le même camp que moi, à l’époque où je défendais la cause de la souveraineté nationale et de l’Armée Nationale en particulier dans mon journal LA NATION, avec des personnes courageuses, voire héroïques, comme feue Me Mireille Durocher Bertin, feu Dr Gérard Etienne, Carl Denis heureusement encore en vie après les ignobles vexations d’une prison où il fut maintenu sans aucun chef d’accusation, et bien d’autres auxquels je rends hommage ailleurs. En ce temps quasiment tout le monde crachait sur l’Armée, bouc émissaire de tous nos maux, ce qui automatiquement veut dire que presque tout le monde en ce temps demandait à cor et à cri et à genoux que des soldats étrangers viennent chez nous accomplir le “White Man’s Burden” de nous civiliser.


Présence Haïtienne
Maintenant que Michel Martelly est devenu président, que pensez-vous de lui?


Gérard Bissainthe
Tout d’abord j’avais tenu à dire, lorsque je soutenais sa candidature, que je n’avais demandé ni obtenu aucune garantie de sa part. Je ne suis lié que par moi-même. Etant de ceux qui ont aidé, peu ou prou, à mettre le satellite gouvernemental sur orbite, je ne peux être indifférent à son sort. S’il échoue, ce sera aussi un peu mon échec. Je ferai pour lui ce qu’en 1986 je recommandais à tous de faire pour le CNG dirigé par le General Namphy, à savoir de lui apporter appui et critiques positives.


Présence Haïtienne
Vous appuyez donc ce Gouvernement?


Gérard Bissainthe
Oui. Et nous devrions tous le faire. Ceux qui veulent repartir pour un “raché man-yoc” sont des irresponsables.


Présence Haïtienne
Que pensez-vous de certaines critiques qui lui sont faites?


Gérard Bissainthe
Lesquelles ?


Présence Haïtienne
Par exemple, on reproche au nouveau Président, d’être trop “chaud” dans le sens créole du terme, trop impatient d’agir.


Gérard Bissainthe
Il s’est justifié en disant qu’il devait rattraper le temps perdu du fait qu’il aurait dû être au pouvoir depuis le 7 février. Il me rappelle le Père Foisset, un de nos éducateurs spiritains méritants du College Saint-Martial dans la décennie 1940 qui commençait le premier cours de l’année scolaire en classe de Rhétorique par ces termes: “Prenez vos plumes. Prenez vos cahiers. Nous n’avons pas de temps à perdre: nous sommes en retard sur le programme.” Je n’aurais pas commencé comme lui. Mais chacun son style.


Présence Haïtienne
Qu’auriez-vous fait à sa place?


Gérard Bissainthe
Ayant beaucoup appris de ce maître exigeant, qui fait payer très cher ses leçons et qu’on appelle l’Expérience, j’aurais commencé par prendre mon temps, car le pays ne va pas se sauver. Et ses problèmes non plus; ce qui serait trop beau. Je n’aurais posé aucune action publique avant d’avoir mis sur pied mon propre cabinet, dût-il être purement officieux. Ce qui me dérange c’est que le Gouvernement annonce chaque jour des mesures, entreprend chaque jour des actions sans être encore effectivement et formellement à la barre du pays. Tous les actes que le Président pose actuellement devraient normalement être posés plutôt par son Premier Ministre. Comme le Premier Ministre doit être ratifié par un Parlement qui ne lui est pas acquis, un conflit se prépare et éventuellement un blocage gestionnel, au cas où un compromis ne peut être trouvé. D’ores et déjà le Président doit savoir sur quoi il va s’appuyer pour mener sa barque. Or voici les forces en présence:
a.- La Communauté Internationale
b.- L’Establishment
c.- Le Parlement
d.- Le peuple de la base, ce qu’en anglais on appelle les “Grassroots”.
Il faudrait ajouter une quasi force politique constituée par les Media. On remarquera que je n’ai pas mentionné l’Armée, car l’Armée n’est pas une force politique. L’Armée n’est qu’un outil incontournable, strictement au service d’une des quatre forces politiques ci-dessus mentionnées. Jusqu’ici Communauté Internationale, Establishment, Parlement ont fait bon commerce. Or le nouveau Président a été élu grâce au support du peuple de la base séduit par la flute d’Orphée, ce qui veut dire qu’il ne pourra gouverner qu’avec le peuple de la base. Il est ainsi menacé du même écueil, du même piège qui a fait tomber ou qui a paralysé Aristide: élu par le peuple, ce dernier a été prisonnier de l’Establishment, dont il a fait le jeu en supprimant lui-même l’Armée indigène, l’outil indispensable pour tenir en main l’Etat.


Présence Haïtienne
Que conseilleriez-au nouveau Président?


Gérard Bissainthe
Plutôt que de parler de conseils, je préfère faire une analyse qui vaut pour quiconque accède au pouvoir surtout la première fois. Au début la première sensation, je dis bien sensation, est que le pouvoir c’est la puissance. On croit qu’on peut tout faire et on ne comprend pas que ceux qui sont passés avant n’ont rien fait ou n’ont pas fait grand-chose, du moins selon son propre jugement. A la fin ou vers la fin on fait la constatation de ses limites et on dit comme De Gaulle dépassé par l’Affaire Ben Barka: “Le pouvoir c’est l’impuissance.”


Présence Haïtienne
Que pensez-vous du projet présidentiel de résoudre une fois pour toutes le problème de notre école primaire?


Gérard Bissainthe
C’est beau, noble, généreux, sympathique. La grande question est comment? Déjà nous sommes enlisés dans l’impasse d’un enseignement en créole qui est le sommet de l’obscurantisme. Alors qu’il faut armer nos masses de langues qui débouchent sur le savoir universel, comme le français, l’anglais, l’espagnol, en profitant de la faculté naturelle de l’enfant à absorber n’importe quelle langue entre 4 et 7 ans environ, passer son temps à l’initier à un créole qu’il connaît déjà, qu’il ne perdra jamais, c’est de la folie douce et une vraie conspiration pour maintenir les masses dans une médiocrité destinée à les empêcher d’aller faire concurrence aux enfants des élites économiques et sociales qui, elles, sont très vite multilingues et tiennent le haut du pavé dans notre nation et souvent même hors de notre nation. Les linguistes sont des criminels sociaux conscients ou inconscients. Il faut d’abord savoir quelle école primaire? Puis vient le problème de l’argent: qui va financer cette école primaire? Si ce doit être encore le “Blan”, forget it.


Présence Haïtienne
Vous auriez donc tendance à rejeter ce projet parce que trop ambitieux.


Gérard Bissainthe
Pas du tout. Il faut surtout l’axer sur la seule source d’argent national qui est encore quasiment inentamée: notre Diaspora.


Présence Haïtienne
Elle est déjà très sollicitée.


Gérard Bissainthe
Oui, mais à peine au dixième de ses moyens.


Présence Haïtienne
Le nouveau président se dit pour la Diaspora.


Gérard Bissainthe
Je le crois sincère lorsqu’il le dit. Il faut reconnaître que c’est sous sa présidence, coïncidence heureuse, que la multinationalité a fini par être acceptée dans un amendement constitutionnel, pour lequel le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Etranger sous la houlette de son Ministre sortant Edwin Paraison s’est vaillamment battu.


Présence Haïtienne
Mais le nouveau Premier Ministre pressenti a annoncé qu’il allait mettre fin à ce Ministère des Haïtiens de l’Etranger. Vous devez vous-même ressentir cela comme la mort de votre propre bébé, car c’est vous qui avez conçu et mis sur pied le Commissariat Général des Haïtiens d’Outre-Mer, la première mouture du MHAVE.


Gérard Bissainthe
C’est exact. Le PM pressenti va un peu trop vite à l’ouvrage, à mon avis. S’il est, lui aussi, “en retard sur le programme”, cela laisse prévoir que son programme va être dévastateur. L’herbe risque de ne pas repousser sous les pas de son cheval. Supprimer le MHAVE, comme cela, d’un revers annoncé de la main, alors que la Diaspora maintenant citoyennement libérée, peut enfin donner sa mesure, serait, à mon avis, une grave erreur. Il faut plutôt le refondre, ce qui ne peut se faire qu’en concertation avec la Diaspora elle-même. A mon, avis, il faut laisser le statu quo, jusqu’à ce que cette concertation puisse être bien mûrie, bien ficelée et bien réalisée.


Présence Haïtienne
Que pensez-vous donc alors de ce PM pressenti?


Gérard Bissainthe
Je ne le connais pas. Ceux qui m’en parlent m’en disent plutôt du bien.


Présence Haïtienne
Certains veulent l’écarter des raisons dites constitutionnelles, du fait qu’il a été consul honoraire de la Jamaïque.


Gérard Bissainthe
Il y a des gens qui m’amusent. La solution de la Minustah équivalait en elle-même à mettre la constitution en petits morceaux et à l’enterrer. Sous prétexte de la sauver, bien sûr. Et voilà que devant un prétendu accroc, objet de contestation, à une Constitution zombifiée, ils se dressent toutes plumes dehors, le couteau entre les dents, pour défendre notre Charte Nationale qu’ils disent en péril. Jésus-Christ parlait de ceux qui avalent le chameau et filtrent le moustique. Quand le salut du pays est en jeu, il faut savoir faire passer l’esprit de la loi avant la lettre de la loi. Si le PM pressenti a les qualités requises pour faire le travail, nous devons l’accepter.


Présence Haïtienne
Alors la nouvelle présidence est-elle bien partie?


Gérard Bissainthe
Bien serait beaucoup dire. Mais au moins elle est partie autrement, décidée à explorer des champs nouveaux hors des sentiers battus des Gogauchards qui se sont fait une spécialité de l’exploitation du pire et de la distillation de l’ennui.


Présence Haïtienne
Votre pronostic?


Gérard Bissainthe
Il est trop tôt pour en faire un. Je les regarde encore courir.


Présence Haïtienne
Pourriez-vous nous parler la prochaine fois de votre conception de ce que doit être une nation?


Gérard Bissainthe
Très volontiers.


Présence Haïtienne
Merci, Professeur Bissainthe, pour avoir bien voulu répondre à nos questions.


Gérard Bissainthe
C’est à moi à vous remercier.


1er Juin 2011
www.presencehaitienne.com
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(1.-) Pour la commodité du discours je présenterai désormais certaines de mes interventions sous la forme d’une interview par “Présence Haïtienne” qui est une revue que j’avais fondée à New York en 1970. (Note de Gérard Bissainthe)

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